Il y a trente ans, George Bush (senior) lançait une première
offensive contre le terrorisme international
Des effets et des causes...
par André R.
Lewin
Ancien ambassadeur
Président de l’Association française pour les Nations
unies
Dès le lendemain des tragiques événements
du 11 septembre aux États-Unis, l’Assemblée générale
des Nations unies adoptait une résolution qui condamnait
ces « actes pleins de haine », exprimait au
peuple américain ses condoléances, affirmait sa solidarité
et en appelait à la coopération internationale pour
lutter contre le terrorisme, ses auteurs, ses inspirateurs et ses
complices.
Le même jour, réuni d’urgence, le Conseil de sécurité
votait à l’unanimité une résolution dans le
même sens.
On peut - on doit même - comprendre l’esprit de ces deux
textes, votés dans l’émotion indicible qui a saisi
tous les témoins de ces terribles attentats qui ont notamment
frappé la ville où siège l’ONU.
Mais pas une seule allusion aux causes possibles.
Lorsque le président George W. Bush s’adressa à l’Assemblée
générale, le 10 novembre, il parla - de manière
émouvante - des victimes américaines et aussi des
autres, notamment des musulmans tués, et confirma sa détermination
à lutter contre les terroristes au nom de la civilisation.
S’il évoqua les « bonnes comme les mauvaises causes »,
il estima qu’en l’occurrence, aucune ne pouvait justifier le meurtre
des innocents. On peut encore le comprendre.
Bien plus, le maire de New-York, Rudolf W. Giuliani, venu exceptionnellement
parler aux délégués onusiens le 1er octobre,
avait précisé : « Que ceux qui disent qu’il
faut comprendre les raisons du terrorisme viennent avec moi assister
aux centaines de cérémonies funéraires que
nous célébrons à New York et expliquer ces
motivations de fous et de détraqués aux enfants qui
grandiront sans leur père ou leur mère, aux parents
à qui leurs enfants ont été arrachés
sans aucune raison. »
Mais revenons trois décennies en arrière.
« Je suis amèrement déçu car nous
n’avons pas réussi à définir une réponse
adéquate à la mortelle menace du terrorisme international
et je crains que nous n’ayons contribué à augmenter
plutôt qu’à diminuer le niveau de violence dans notre
monde troublé. » Celui qui s’exprime ainsi s’appelle
George Bush; il est ambassadeur représentant des États-Unis
auprès de l’ONU, futur président de son pays, et père
du président actuel. Nous sommes le 18 décembre 1972,
et nous nous trouvons dans la salle de l’Assemblée générale
des Nations unies à New York. Je suis témoin de cette
déclaration, étant alors le porte-parole du secrétaire
général de l’ONU.
Trois mois auparavant, le 5 septembre, le monde avait été
bouleversé par un acte sans précédent : un
groupe de huit terroristes de Septembre Noir (ainsi nommé
en raison des massacres de milliers de Palestiniens intervenus en
Jordanie en septembre 1970) avait pénétré dans
le village olympique de Munich, ville où les XX° Jeux
olympiques avaient commencé quelques jours plus tôt;
ils avaient tué deux athlètes israéliens et
pris neuf autres en otage. Au moment où les palestiniens
et leurs otages se trouvaient à l’aéroport pour monter
à bord de l’avion qu’ils avaient exigé pour s’enfuir,
la police allemande intervint : les terroristes massacrèrent
tous les otages, un policier allemand et cinq terroristes furent
tués, les trois autres fait prisonniers. Après un
premier communiqué annonçant que tous les athlètes
étaient sains et saufs, le gouvernement de Bonn fut obligé
d’admettre que l’information était fausse.
Pour la première fois, le terrorisme devenait réellement
« international » et montait une action spectaculaire
hors du Moyen-Orient. Aux Nations Unies, l’émotion fut considérable,
d’autant que les mois précédents avaient été
fertiles en actes de terrorisme (surtout dus à des palestiniens,
mais aussi à des ressortissants d’Europe centrale) : le Premier
ministre jordanien avait été assassiné, 25
avions avaient été détournés et 26 tentatives
déjouées, 20 passagers avaient été tués
à l’aéroport israélien de Lod, des lettres
piégées avaient tué des diplomates dans divers
pays...
L’Assemblée générale était alors en
session sous la présidence du ministre polonais des affaires
étrangères Stanislav Trepzynski. Kurt Waldheim, le
secrétaire général, fit inscrire un point supplémentaire
à l’ordre du jour, consacré aux « mesures
pour prévenir le terrorisme ». Tous les orateurs
fustigèrent les menées terroristes et les atteintes
à la vie d’innocentes victimes. Les États-Unis demandèrent
la convocation d’une conférence mondiale contre le terrorisme,
proposition que l’Union soviétique estima prématurée.
La Chine communiste condamna les attentats, mais également
l’impérialisme, le colonialisme et le sionisme. Les non-alignés
étaient partagés.
Un très énergique projet de résolution préparé
par les Occidentaux (en fait, surtout les États-Unis) et
les Latino-américains fut alors présenté à
l’Assemblée. Son intitulé portait sur les « mesures
pour prévenir le terrorisme international qui menace et supprime
d’innocentes vies humaines et compromet les libertés fondamentales ».
C’est alors que le délégué d’Arabie saoudite
leva sa pancarte pour demander la parole. Le septuagénaire
Jamil Baroody, né à l’époque de l’empire ottoman
avant même le mandat syro-libanais, était un vieux
routier des débats onusiens. Lorsque les haut-parleurs annonçaient
qu’il allait parler, la cafeteria et les salons se vidaient, délégués
et visiteurs se précipitaient dans la salle, les journalistes
montaient le son de leur système d’écoute interne.
Ses savoureuses mais un peu longuettes interventions, pleines d’esprit,
de sagacité et de rappels historiques, étaient écoutées
avec attention, même par ses adversaires. Ses joutes oratoires
avec le délégué d’Israël, Yosef Tekoah,
étaient célèbres. Pour ce vétéran,
les terroristes n’étaient autre que de modernes Robins des
Bois, luttant pour les pauvres contre les riches, même si
leurs armes n’étaient plus aujourd’hui les arcs et les flèches
d’autrefois.
D’un voix douce, Jamil Baroody annonça qu’il proposait un
modeste amendement qui rajoutait simplement quelques mots à
l’intitulé du projet : « ...et étude des
causes sous-jacentes à ces formes de terrorisme et actes
de violence, qui résident dans la misère, la frustration,
les injustices et le désespoir, amenant certaines personnes
à sacrifier des vies, y compris la leur, dans un effort pour
provoquer des changements radicaux. »
Ce fut un beau tohu-bohu, un tollé général.
Ces quelques lignes modifiaient tout le sens du débat sur
le terrorisme et ramenaient l’attention vers ses causes plutôt
que sur ses effets. Au terme d’une discussion longue et confuse,
les États-Unis renoncèrent à soumettre au vote
leur projet, se contentant d’un appel à la signature de nouveaux
textes contre le terrorisme. L’Assemblée générale
adopta effectivement en 1978 une convention contre les prises d’otages,
puis en 1994 une Déclaration générale contre
le terrorisme, et plus récemment encore deux autres conventions.
La première, sur la suppression des actes de terrorisme,
votée le 15 décembre 1997, signée par 58 pays
seulement, même pas un tiers de la communauté internationale,
est entrée en vigueur en mai 2001, ayant été
ratifiée à ce jour par 29 États... mais pas
par les États-Unis ! Quant à la seconde, sur la suppression
du financement du terrorisme, adoptée le 9 décembre
1999, signée par 63 pays, et ratifiée par 4 États
seulement - parmi lesquels les États-Unis ne figurent pas
! -, elle n’est pas encore en vigueur. D’autres textes, concernant
par exemple les détournements d’avions ou les actes contre
le personnel diplomatique, ont été adoptés,
mais ne sont pas appliqués rigoureusement.
L’amendement Baroody fut alors repris dans un autre projet préparé
par l’Algérie, la Yougoslavie et divers pays africains et
arabes; ce texte exprimait certes sa profonde préoccupation
devant les actes terroristes et décidait de la création
d’un comité "ad hoc" contre le terrorisme, mais
consacrait l’essentiel de son dispositif à fustiger le colonialisme,
à réclamer l’autodétermination et à
légitimer l’action des mouvements de libération.
Cette résolution fut adoptée le 18 décembre
1972; 76 pays se prononcèrent« pour »
(pays communistes et la plupart des non-alignés), 35 « contre »
(parmi lesquels les États-Unis, la Grande-Bretagne, Israël,
les Latino-américains); il y eut 17 abstentions (dont la
France).
C’est ainsi que la voix de l’Arabie saoudite - pourtant considérée
dès cette époque comme un fidèle allié
des Américains - fit capoter la première tentative
américaine de mobiliser la communauté des nations
contre le terrorisme international.
Trente ans plus tard, le terrorisme n’a pas désarmé....
et les causes n’ont pas disparu. Triste confirmation pour ceux qui
estiment que l’Histoire ne fait que se répéter. Ce
n’est toutefois pas une raison pour se décourager et abandonner
toute détermination à faire progresser le monde et
la communauté internationale sur le bon chemin, même
s’il est malaisé ou pavé d’incompréhensions.
Ce chemin, hélas, est jonché de multiples résolutions
des Nations unies que des États-membres ont choisi de ne
pas mettre en uvre, parfois après les avoir eux-mêmes
votées.
Ne disons pas que le respect et l’application de ces textes onusiens
auraient complètement et définitivement éliminé
les causes profondes de toutes les actions terroristes. Illuminés
et extrémistes ne disparaîtront pas pour autant, et
certains terrorismes ont des causes internes qui échappent
largement à la compétence onusienne. Mais bien des
conflits qui alimentent le terrorisme quotidien, bien des situations
qui créent à terme des tensions insupportables, n’engendreraient
plus d’actes meurtriers aussi terribles que désespérés.
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