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Mot du Président - mars 2002

Il y a trente ans, George Bush (senior) lançait une première offensive contre le terrorisme international

Des effets et des causes...


par André R. Lewin
Ancien ambassadeur
Président de l’Association française pour les Nations unies


Dès le lendemain des tragiques événements du 11 septembre aux États-Unis, l’Assemblée générale des Nations unies adoptait une résolution qui condamnait ces « actes pleins de haine », exprimait au peuple américain ses condoléances, affirmait sa solidarité et en appelait à la coopération internationale pour lutter contre le terrorisme, ses auteurs, ses inspirateurs et ses complices.

Le même jour, réuni d’urgence, le Conseil de sécurité votait à l’unanimité une résolution dans le même sens.

On peut - on doit même - comprendre l’esprit de ces deux textes, votés dans l’émotion indicible qui a saisi tous les témoins de ces terribles attentats qui ont notamment frappé la ville où siège l’ONU.

Mais pas une seule allusion aux causes possibles.

Lorsque le président George W. Bush s’adressa à l’Assemblée générale, le 10 novembre, il parla - de manière émouvante - des victimes américaines et aussi des autres, notamment des musulmans tués, et confirma sa détermination à lutter contre les terroristes au nom de la civilisation. S’il évoqua les « bonnes comme les mauvaises causes », il estima qu’en l’occurrence, aucune ne pouvait justifier le meurtre des innocents. On peut encore le comprendre.

Bien plus, le maire de New-York, Rudolf W. Giuliani, venu exceptionnellement parler aux délégués onusiens le 1er octobre, avait précisé : « Que ceux qui disent qu’il faut comprendre les raisons du terrorisme viennent avec moi assister aux centaines de cérémonies funéraires que nous célébrons à New York et expliquer ces motivations de fous et de détraqués aux enfants qui grandiront sans leur père ou leur mère, aux parents à qui leurs enfants ont été arrachés sans aucune raison. »

Mais revenons trois décennies en arrière.

« Je suis amèrement déçu car nous n’avons pas réussi à définir une réponse adéquate à la mortelle menace du terrorisme international et je crains que nous n’ayons contribué à augmenter plutôt qu’à diminuer le niveau de violence dans notre monde troublé. » Celui qui s’exprime ainsi s’appelle George Bush; il est ambassadeur représentant des États-Unis auprès de l’ONU, futur président de son pays, et père du président actuel. Nous sommes le 18 décembre 1972, et nous nous trouvons dans la salle de l’Assemblée générale des Nations unies à New York. Je suis témoin de cette déclaration, étant alors le porte-parole du secrétaire général de l’ONU.

Trois mois auparavant, le 5 septembre, le monde avait été bouleversé par un acte sans précédent : un groupe de huit terroristes de Septembre Noir (ainsi nommé en raison des massacres de milliers de Palestiniens intervenus en Jordanie en septembre 1970) avait pénétré dans le village olympique de Munich, ville où les XX° Jeux olympiques avaient commencé quelques jours plus tôt; ils avaient tué deux athlètes israéliens et pris neuf autres en otage. Au moment où les palestiniens et leurs otages se trouvaient à l’aéroport pour monter à bord de l’avion qu’ils avaient exigé pour s’enfuir, la police allemande intervint : les terroristes massacrèrent tous les otages, un policier allemand et cinq terroristes furent tués, les trois autres fait prisonniers. Après un premier communiqué annonçant que tous les athlètes étaient sains et saufs, le gouvernement de Bonn fut obligé d’admettre que l’information était fausse.

Pour la première fois, le terrorisme devenait réellement « international » et montait une action spectaculaire hors du Moyen-Orient. Aux Nations Unies, l’émotion fut considérable, d’autant que les mois précédents avaient été fertiles en actes de terrorisme (surtout dus à des palestiniens, mais aussi à des ressortissants d’Europe centrale) : le Premier ministre jordanien avait été assassiné, 25 avions avaient été détournés et 26 tentatives déjouées, 20 passagers avaient été tués à l’aéroport israélien de Lod, des lettres piégées avaient tué des diplomates dans divers pays...

L’Assemblée générale était alors en session sous la présidence du ministre polonais des affaires étrangères Stanislav Trepzynski. Kurt Waldheim, le secrétaire général, fit inscrire un point supplémentaire à l’ordre du jour, consacré aux « mesures pour prévenir le terrorisme ». Tous les orateurs fustigèrent les menées terroristes et les atteintes à la vie d’innocentes victimes. Les États-Unis demandèrent la convocation d’une conférence mondiale contre le terrorisme, proposition que l’Union soviétique estima prématurée. La Chine communiste condamna les attentats, mais également l’impérialisme, le colonialisme et le sionisme. Les non-alignés étaient partagés.

Un très énergique projet de résolution préparé par les Occidentaux (en fait, surtout les États-Unis) et les Latino-américains fut alors présenté à l’Assemblée. Son intitulé portait sur les « mesures pour prévenir le terrorisme international qui menace et supprime d’innocentes vies humaines et compromet les libertés fondamentales ».

C’est alors que le délégué d’Arabie saoudite leva sa pancarte pour demander la parole. Le septuagénaire Jamil Baroody, né à l’époque de l’empire ottoman avant même le mandat syro-libanais, était un vieux routier des débats onusiens. Lorsque les haut-parleurs annonçaient qu’il allait parler, la cafeteria et les salons se vidaient, délégués et visiteurs se précipitaient dans la salle, les journalistes montaient le son de leur système d’écoute interne. Ses savoureuses mais un peu longuettes interventions, pleines d’esprit, de sagacité et de rappels historiques, étaient écoutées avec attention, même par ses adversaires. Ses joutes oratoires avec le délégué d’Israël, Yosef Tekoah, étaient célèbres. Pour ce vétéran, les terroristes n’étaient autre que de modernes Robins des Bois, luttant pour les pauvres contre les riches, même si leurs armes n’étaient plus aujourd’hui les arcs et les flèches d’autrefois.

D’un voix douce, Jamil Baroody annonça qu’il proposait un modeste amendement qui rajoutait simplement quelques mots à l’intitulé du projet : « ...et étude des causes sous-jacentes à ces formes de terrorisme et actes de violence, qui résident dans la misère, la frustration, les injustices et le désespoir, amenant certaines personnes à sacrifier des vies, y compris la leur, dans un effort pour provoquer des changements radicaux. »

Ce fut un beau tohu-bohu, un tollé général.

Ces quelques lignes modifiaient tout le sens du débat sur le terrorisme et ramenaient l’attention vers ses causes plutôt que sur ses effets. Au terme d’une discussion longue et confuse, les États-Unis renoncèrent à soumettre au vote leur projet, se contentant d’un appel à la signature de nouveaux textes contre le terrorisme. L’Assemblée générale adopta effectivement en 1978 une convention contre les prises d’otages, puis en 1994 une Déclaration générale contre le terrorisme, et plus récemment encore deux autres conventions. La première, sur la suppression des actes de terrorisme, votée le 15 décembre 1997, signée par 58 pays seulement, même pas un tiers de la communauté internationale, est entrée en vigueur en mai 2001, ayant été ratifiée à ce jour par 29 États... mais pas par les États-Unis ! Quant à la seconde, sur la suppression du financement du terrorisme, adoptée le 9 décembre 1999, signée par 63 pays, et ratifiée par 4 États seulement - parmi lesquels les États-Unis ne figurent pas ! -, elle n’est pas encore en vigueur. D’autres textes, concernant par exemple les détournements d’avions ou les actes contre le personnel diplomatique, ont été adoptés, mais ne sont pas appliqués rigoureusement.
L’amendement Baroody fut alors repris dans un autre projet préparé par l’Algérie, la Yougoslavie et divers pays africains et arabes; ce texte exprimait certes sa profonde préoccupation devant les actes terroristes et décidait de la création d’un comité "ad hoc" contre le terrorisme, mais consacrait l’essentiel de son dispositif à fustiger le colonialisme, à réclamer l’autodétermination et à légitimer l’action des mouvements de libération.

Cette résolution fut adoptée le 18 décembre 1972; 76 pays se prononcèrent« pour » (pays communistes et la plupart des non-alignés), 35 « contre » (parmi lesquels les États-Unis, la Grande-Bretagne, Israël, les Latino-américains); il y eut 17 abstentions (dont la France).

C’est ainsi que la voix de l’Arabie saoudite - pourtant considérée dès cette époque comme un fidèle allié des Américains - fit capoter la première tentative américaine de mobiliser la communauté des nations contre le terrorisme international.

Trente ans plus tard, le terrorisme n’a pas désarmé.... et les causes n’ont pas disparu. Triste confirmation pour ceux qui estiment que l’Histoire ne fait que se répéter. Ce n’est toutefois pas une raison pour se décourager et abandonner toute détermination à faire progresser le monde et la communauté internationale sur le bon chemin, même s’il est malaisé ou pavé d’incompréhensions. Ce chemin, hélas, est jonché de multiples résolutions des Nations unies que des États-membres ont choisi de ne pas mettre en œuvre, parfois après les avoir eux-mêmes votées.

Ne disons pas que le respect et l’application de ces textes onusiens auraient complètement et définitivement éliminé les causes profondes de toutes les actions terroristes. Illuminés et extrémistes ne disparaîtront pas pour autant, et certains terrorismes ont des causes internes qui échappent largement à la compétence onusienne. Mais bien des conflits qui alimentent le terrorisme quotidien, bien des situations qui créent à terme des tensions insupportables, n’engendreraient plus d’actes meurtriers aussi terribles que désespérés.




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